Autres couleurs de la palette : bleu, vert, jaune, orange

Entretien : Les Ateliers de Charly

“L’art de peindre appartient aux artistes, le jeu de peindre à tous les autres.” Cette citation d’Arno Stern, je l’ai découverte aux ateliers de Charly, où la peintre Charlotte Faber organise des ateliers d’expression libre.

Au cœur de la Morinerie, à l’abris du monde extérieur derrière ses rideaux rouges, on accède aux ateliers de Charly. Notre hôte commence la séance en rappelant au groupe le principe : “Pas de thème, pas de modèle”. Il ne s’agit pas d’un cours. Les murs sont recouverts de traces de peinture laissées par nos prédécesseurs. J’ai trouvé ça rassurant et très inspirant : si ils l’ont fait, nous aussi on peut ! Charlotte se fait discrète mais reste toujours à l’écoute. Elle est là pour répondre à nos questions, donner des conseils comme comment tenir son pinceau et nous encourager à colorier hors des lignes.

Sandrine : Depuis combien de temps est-ce que tu proposes ces ateliers ?

Charlotte Faber : C’est ma troisième rentrée scolaire. Sachant qu’avant j’ai commencé par des ateliers d’art plastiques plus “classiques”, des interventions scolaires. Et ça, ça fait près de 5 ans.

S : Tu t’inspires de la méthode Arno Stern pour mettre en place tes ateliers. En quoi est-ce que ça consiste ?

CF : Effectivement, j’ai fait une formation spécifique à l’atelier de Charenton [ndlr. crée par Sandrine Sananès], qui était une élève d’Arno Stern. Arno Stern est un grand pédagogue qui, depuis les années 50, a voyagé à travers le monde pour faire des études sur le dessin d’enfant, mais pas que. Il s’est rendu compte que quand on laissait libre cours à l’imagination, sans donner de thème, on obtenait quelque chose de totalement différent.

L’espace qu’elle a crée pour l’atelier respecte bien les recommandations de Stern : une palette de couleurs au centre d’un lieu fermé où enfants et adultes peignent comme ils le souhaitent. Leurs œuvres n’ont pas comme but d’être exposées ou partagées, une fantaisie à notre époque. On crée simplement pour le geste, sans aucune crainte de jugement. Les dessins sont conservés par Charlotte. Ce ne sont même pas les originaux qu’elle me montre, mais quelques photos des participants où leurs œuvres sont en arrière plan. Entre les dessins plus complexes, je remarque un participant dessinant des ronds. C’était aussi mon premier instinct devant la feuille blanche.

CF : Oui, ils ont un coté apaisant. Assez souvent, ça peut être un point de départ. [Avec cette méthode] on arrive a des dessins totalement différents de quand on a un modèle sous les yeux. On s’est rendu compte que peu importe les ethnies, l’âge, que les personnes aient tenus des crayons ou pas : quand on laissait libre cours, il y avait un lexique qui se dessinait, des formes récurrentes comme on peut retrouver dans certains codes d’écritures. C’est quelque chose de passionnant. Et puis, pour les ateliers, ce qui m’importait c’est le coté : laisser libre cours à l’imagination, aller chacun à son rythme et le coté multigénérationnel. En général, on a tendance à sectoriser, à mettre par catégories d’âges et de niveaux. Et là, les petits apportent au grand et les grands apportent aux petits.

S : Du coup, il n’y a pas d’ateliers débutants et confirmés, tout le monde est ensemble ?

CF : Oui, c’est ça qui peut être déroutant parfois, notamment pour les adultes, surtout au début. Parce que les enfants s’y font très bien. Il y a une interaction de groupe qui se fait, dans l’espace, à travers les regards, les échanges au niveau de la palette. Il n’y a pas de suprématie de l’adulte. Je trouve ça intéressant.

Une heure et demi de de peinture, ça passe très vite une fois qu’on se prend au jeu. Les couleurs sont très belles, j’essaie d’en utiliser un maximum. Même sans direction initiale, ça devient très satisfaisant de voir que, au fil des coups de pinceaux, quelque chose prend forme. Après avoir rempli ma première feuille de ronds, je me lance dans ma deuxième oeuvre sur une feuille séparée. (Des fruits, toujours très ronds, pour votre information…) Charlotte nous explique qu’il ne faudrait pas hésiter à accumuler les feuilles pour un seul dessin, profiter de l’espace, se permettre de grands mouvements de pinceaux, faire ses propres couleurs : libérer son processus créatif. Un travail qui se fait sur la durée.

S : Les adultes retrouvent leur spontanéité avec le temps, c’est ça ?

CF : Oui, c’est un travail sur le long terme où il faut se faire confiance. Les enfants assez jeunes, avant d’être scolarisés, ils ont cette spontanéité qui parfois commence à se perdre un petit peu avec le rythme scolaire. Donc oui, les adultes ont plus de mal à lâcher au début, parce qu’ils sont habitués à avoir un objectif. On a été habitué à ce qu’on nous donne quelque chose et qu’on fasse tout pour y arriver.

Ce quelque chose, c’est une consigne, une destination : une contrainte mais aussi un repère pour certains, Charlotte l’a bien remarqué.

CF : Effectivement je sais qu’au début ça demande beaucoup. Mais au fur et à mesure, on se laisse prendre par l’ambiance de la séance, en voyant qu’il y a une émulation qui se fait. Je vois des dessins qui évoluent énormément, les personnes aussi, et c’est passionnant.

Charlotte fait partie des nombreux artistes installés aux ateliers de la Morinerie. En plus d’y proposer ses séances d’expressions libre, elle travaille également sur ses propres oeuvres.

CF : J’ai vraiment séparé l’atelier en deux espaces. Le premier est dédié à l’expression libre. Le second est un espace de vie, mon propre atelier où je pratique la peinture.

S : Et comment décrirais-tu ton travail ?

CF : Je suis sur de l’abstraction pure. J’ai une formation d’arts appliqués, j’ai fait Brassart, ce que j’apprenais était dans le concret. J’ai les bases de dessin, j’ai les techniques, mais pour le coup j’ai besoin de me libérer de tout ça pour réussir à créer vraiment. Mon travail est sur ressenti. Il y a des personnes qui vont passer devant et qui vont se dire : “Oui bon, pourquoi pas, l’abstrait…”. Et puis après, en se re-projetant dessus, il peut y avoir une connexion. Mon but est de toucher la sensibilité des gens, que ça provoque des choses en eux. En général, je ne mets pas de titre sur mes peintures pour justement éviter qu’on s’arrête et qu’on se fige sur une idée précise. Suivant les personnes, j’ai des gens qui ont tendance à essayer de se raccrocher au concret, qui essaient de voir des choses en particulier. Je trouve ça plus intéressant de toucher la sensibilité que de donner une piste et de dire “c’est comme ça”.

Quand on rentre dans son atelier personnel, on change bien d’univers. Il y a un différence flagrante entre la palette multicolore emblématique de l’atelier d’expression libre et les couleurs utilisées sur ses toiles.

CF : Effectivement, il y a des gens qui connaissaient mon travail de peinture depuis plus longtemps et qui ne voyaient pas forcément un lien au début avec les ateliers d’à coté. Or mon but n’est pas de former des artistes qui feraient des copies de ce que je fais moi, mais que chaque personne qui vienne à l’atelier trouve son chemin et sa créativité.

S : Quelle est la différence entre ce que tu essaies de transmettre à travers tes ateliers et à travers tes peintures ?

CF : Il n’y a pas tant de différence. Au niveau de ma peinture, c’est cette notion de liberté, de créativité, de sensibilité ou de ressenti ; qu’il y ai quelque chose qui se passe intérieurement  chez l’autre. Et au niveau des ateliers, ce n’est pas forcément le résultat final qui m’importe le plus, mais tout  le cheminement pour y arriver qui m’intéresse. Et là, il y a énormément de non verbal qui joue aussi et je trouve ça passionnant de voir comment les gens se comportent, comment ils osent prendre de l’espace et dessiner, comment on peut évoluer, que ce soit petits ou grands, à son rythme. La créativité et la liberté, ce sont deux notions qui se retrouvent dans mes deux activités.

 

Merci beaucoup à Charlotte pour son invitation et son accueil chaleureux !
La retrouver : Facebook / Site web

Dans la même catégorie : |

%d blogueurs aiment cette page :